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Toulon et la marine : 400 ans d’une histoire commune

Actualité
Publié le 18 mars 2026

En 2026, la Marine nationale voulue par le Cardinal de Richelieu fête ses 400 ans. Très vite, le choix se porte sur Toulon pour y construire l’arsenal royal et transformer ses infrastructures portuaires alors dédiées au commerce en un port de guerre. Retour sur 4 siècles d’une histoire croisée où le développement de l’un engendre la prospérité de l’autre.

La photo, prise du Faron, montre les bassins de radoub de la base navale
©Lisa Bessodes/Marine Nationale/Défense

Quel aurait été le visage de Toulon si la Marine nationale n’avait pas choisi la capitale du Var pour en faire l’un de ses principaux ports de projection de ses forces armées ? Aurait-elle poursuivi son développement commercial amorcé sous l’Antiquité romaine et conforté au Moyen Âge, malgré les invasions mauresques ou sarrasines, les pillages et les épidémies ? Bien inspiré qui peut le dire… Deux évènements marquants et un homme bâtisseur ont redistribué les cartes de l’histoire. Il y a tout d’abord, en 1481, le rattachement de la Provence au Royaume de France. Puis en 1626, l’institutionnalisation de la Marine sous l’impulsion de Richelieu et de Vauban qui, dès sa première visite dans la capitale du Var en 1679, esquisse les contours d’infrastructures toujours existantes et utilisées quelque 240 ans après.
Cette année 2026 marque les 400 ans de Édit de Saint-Germain signé en octobre 1626. Ce texte instaure une marine d’État, permanente et organisée. Une première dans une France qui, lorsqu’elle devait partir en guerre, devait réquisitionner des navires de commerce et les armer. Une première aussi parce qu’il unifie les marines du Ponant et du Levant. Et pour se doter de cette marine de guerre calquée sur la marine portugaise – la plus ancienne force navale au monde – ou sur sa grande sœur britannique, il faut construire un arsenal digne de ce nom. Après deux ans de réflexion, le choix se porte sur Toulon. Une confirmation pour ses habitants qui, dès 1595 s’étaient vu concéder, par Henri IV tous les terrains susceptibles d’être gagnés sur la mer.

Les galères royales contre les savons

La réalisation de ce « parc de la marine », achevé en 1635, est conduite par l’ingénieur Bonnefons. Entouré de remparts, il occupe l’angle nord-ouest de la darse. Malgré ces travaux, le port de guerre reste à Marseille... jusqu’en 1666 et la décision de Colbert d’agrandir ce qui deviendra le plus grand port de guerre du Levant. Le ministre de Louis XIV prévoit la construction de magasins, d’une corderie, d’un fourneau pour fondre canons et boulets. Mais en obtenant ce statut de port de guerre, la ville perd ses savons.
En 1650, Toulon compte 20 savonneries, soit 13 de plus que la cité phocéenne. L’industrie prospère grâce à l’huile d’olive produite dans les moulins des alentours. Dans le port, les bateaux repartent les soutes remplies de savons. Mais une décision de Louis XIV (1669) rebat les cartes entre les deux villes portuaires : la franchise accordée à Marseille sonne comme un coup de poignard dans le dos des Toulonnais dont le commerce reste taxé. Pour le roi, le port varois est avant tout militaire : sur les quais, les galères royales remplacent les navires de commerce. Une page de l’histoire locale se tourne. Une nouvelle peut débuter. Elle s’écrira au fil des décennies et des siècles, caractérisée par le développement de l’arsenal royal, les progrès techniques de la marine passant des coques en bois à celles en métal, l’évolution de la navigation passant des voiles au moteur.

Le plus beau port d’Europe pour Vauban

C’est sous l’impulsion de Vauban que Toulon deviendra un véritable port de guerre. L’ingénieur et architecte militaire va façonner à la fois l’arsenal et la ville. Après un état des lieux du port et des fortifications puis la rédaction de son projet qui vise à créer le « plus beau port d’Europe situé dans la meilleure rade », les travaux peuvent commencer en juin 1679, entre construction des remparts, détournement des fleuves côtiers : le Las et l’Eygoutier. Ils se poursuivent avec l’acquisition de nouveaux terrains pour agrandir le territoire communal, la création d’une deuxième darse, la réalisation de la corderie, des bassins de radoub et l’agrandissement de la fonderie. Le stockage des munitions posant un problème de sécurité, il sera édifié à l’extérieur des murs de la ville sur la presqu’île de Goubran, une poudrerie. Une seconde sera située sur l’île de Milhaud.
Jusqu’à la fin de l’ancien régime, l’arsenal de Toulon est l’un des plus importants d’Europe. Ville dans la ville avec sa boulangerie et son quartier des vivres, il emploie plus de 2 000 hommes, sans compter les bagnards qui constituent une main-d’œuvre corvéable à merci. Économiquement, l’arsenal entretient différentes exploitations forestières, des cultures de chanvre pour les cordages, de l’extraction minière pour la fonte des canons et tout un pan du secteur agroalimentaire.

Vers des horizons de plus en plus lointains

Port de guerre mais aussi point de départ des grandes expéditions : en sommeil durant la Révolution française, l’Empire et la Restauration, Toulon retrouve de sa superbe sous le règne de Louis-Philippe, devenant la tête de pont du Corps expéditionnaire. Ses infrastructures peuvent accueillir près de 500 navires de toutes tailles. Entre 1836 et 1868, l’arsenal poursuit en extension, à l’est avec la construction de l’arsenal du Mourillon et à l’est avec l’aménagement des darses Castigneau puis Missiessy. La révolution industrielle s’invite dans ce développement, la marine se modernise, la vapeur permettant d’élargir l’horizon des grandes expéditions : Indochine, Chine, Madagascar.
L’inauguration du Canal de Suez le 17 novembre 1869 donne à Toulon, port de guerre, une nouvelle dimension. Après avoir été port de guerre royal, il devient le grand port de guerre de l’Empire. Avec l’achèvement de la grande jetée et de la ceinture des forts en 1881, la petite rade prend la physionomie qu’on lui connaît aujourd’hui.

L’empreinte de la Marine dans la vie de la cité

Constructions des appontements de Milhaud, des grands bassins Vauban, d’une darse pour les sous-marins au Mourillon suivies d’un réaménagement de l’arsenal après le sabordage de la flotte et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, édification de la nouvelle préfecture maritime… L’arsenal ou base navale aujourd’hui ne cesse de se réinventer pour correspondre aux missions qui lui sont dévolues. Si longtemps l’agrandissement de la ville a été le corollaire de l’extension de l’arsenal, aujourd’hui ce n’est plus sur la terre ferme mais sur la mer que la base navale s’étend. Pour préparer l’arrivée du porte-avions nouvelle génération (PA-NG) en 2035, la Marine nationale s’est lancée dans un chantier pharaonique : celui de gagner 15 hectares sur l’eau pour y construire un quai de 400m, un bassin de radoub de 360m ainsi que des hangars, des lieux de stockage, des bureaux et un parking.
400 ans après l’ordonnance de Colbert, le choix de faire de Toulon un port de guerre a laissé, laisse et laissera toujours sa trace dans le développement de la vie de la cité. Le quotidien des Toulonnais est marqué par la présence militaire et cette empreinte est protéiforme : urbanistique, économique, démographique, sociologique, culturelle…