« Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… », ainsi chantait Charles Aznavour. Pour les plus jeunes, la préfecture du Var est ce vaisseau arrimé au pied du Faron. Pour les plus anciens, c’est un bâtiment aux formes anguleuses qu’ils ont vu construire entre 1978 et 1980. Ils se souviennent aussi de cette décision, prise en 1974, de son onde de choc, de cette pétition signée des maires varois pour conserver cette porte d’entrée de l’État à Draguignan. Inscrit aujourd’hui dans le paysage toulonnais, le bâtiment a reçu ce vendredi 19 septembre 2026, le label « Architecture contemporaine remarquable » (ACR).
« Ce label vient récompenser l’audace architecturale dont ont fait preuve Daniel Badani et Pierre Roux-Dorlut, a souligné Simon Babre, préfet du Var, peu avant le dévoilement de la plaque. On leur attribue un chef-d’œuvre qui est la préfecture de Créteil. En prolongeant la géométrie des fortifications existantes, en maintenant les vestiges des remparts, les deux architectes ont choisi de respecter le fort héritage militaire de la ville. L’ambition de ce projet mérite d’être retenue, car elle est à contre-courant de ce qui se pratique dans les années 1970 – 1980, anticipant des ambitions plus contemporaines liées à l’intégration du patrimoine dans l’architecture moderne et les vestiges de la mémoire des sites dans les constructions nouvelles ». Si les fortifications ont été conservées et sont encore visibles dans les jardins et les terrasses suspendues, le bâtiment a été construit, quant à lui, sur trois siècles d’occupation militaire : les retranchements de Sainte-Anne sous Louis XIV, le bastion K sous Napoléon III et la caserne Gardanne qui a été détruite pour ériger l’hôtel préfectoral.
En plastique recyclé
La préfecture du Var est le 36e édifice varois à porter ce label. À Toulon, elle rejoint un cercle composé du stade nautique du Port-Marchand, du siège de l’ancienne Caisse d’Épargne, de la Frontale du port, du Grand Horizon ou encore de la chapelle voisine de la Transfiguration. L'officialisation du label s'est concrétisée par le dévoilement d'une plaque commémorative – en plastique recyclé - par le préfet du Var, Simon Babre. À ses côtés se trouvaient Josée Massi, maire de Toulon, Yanick Chenevard, député du Var, d’Andrée Samat, vice-présidente du Conseil départemental et les services de l'Unité départementale de l'architecture et du patrimoine (UDAP).
Instituée en 2016 pour remplacer l'ancien label « Patrimoine du XXe siècle », la marque ACR, délivrée par le ministère de la Culture, distingue les constructions de moins de 100 ans non classées ou inscrites au titre des Monuments historiques. L'objectif : valoriser la création architecturale moderne, accompagner ses évolutions et sensibiliser le public à la valeur de ce patrimoine récent.
De Draguignan à Toulon : un difficile déménagement
Cette labellisation a aussi été l'occasion de se replonger dans l'histoire administrative particulièrement singulière du département, notamment grâce à la conférence animée par René-Marc Bayle, préfet honoraire. À sa création en 1790, le département du Var s'étendait plus à l'est qu'aujourd'hui : ses frontières bordaient alors directement le fleuve Var, qui le séparait du Comté de Nice, alors sous souveraineté savoyarde. Ce n'est qu'en 1860, lors du rattachement du comté de Nice à la France et de la création du département des Alpes-Maritimes, que l'arrondissement de Grasse fut rattaché au nouveau département, privant ainsi le Var du fleuve auquel il doit pourtant son nom…
Pendant près de deux siècles, c'est Draguignan qui a abrité la préfecture. À la création des départements sous la Révolution, puis lors de la réorganisation administrative sous le Consulat et Napoléon Bonaparte, les chefs-lieux étaient choisis en fonction d'une règle géographique stricte : chaque citoyen devait pouvoir rallier le chef-lieu depuis les limites du département en une journée de cheval au maximum. Dans la configuration initiale du Var – plus étalée vers l'est –, Draguignan bénéficiait d'une position nettement plus centrale et accessible.
Il faut attendre le 4 décembre 1974 pour qu'un décret signé par le Premier ministre Jacques Chirac acte officiellement le transfert de la préfecture de Draguignan vers Toulon. Ce déménagement historique répondait au nouveau poids démographique, économique et militaire de Toulon, rapprochant ainsi l'administration du premier bassin de population du département. Le transfert s'est organisé progressivement : la sous-préfecture de Toulon a cédé la place à la nouvelle préfecture, tandis que Draguignan est devenue en retour une sous-préfecture.
Comme un clin d’œil à l’histoire, c’est le maire de Draguignan, Richard Strambio, président de la commission régionale du patrimoine et de l’architecture, qui a décerné le label. Cinquante et un ans après le transfert de la préfecture, Simon Babre voit dans ce symbole « une réunification départementale ». Ouverte au public ce week-end dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, la visite de la préfecture, du hall d’honneur aux jardins en passant par les salons ou le bureau du préfet a fait le plein de visiteurs.